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| Les précurseurs de l'évolutionnisme
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Un précurseur du transformisme lamarckien
Benoît de Maillet est un précurseur du transformisme lamarckien. Dans un livre à son sujet, Claudine Cohen note: « Le Telliamed, ou Entretiens d'un philosophe indien avec un missionnaire français sur la diminution de la mer, la formation de la terre, l'origine de l'homme de Benoît de maillet fut élaboré entre 1692 et 1720 puis diffusé sous la forme de manuscrits clandestins avant d'être édité pour la première fois en 1748. Cette « théorie de la terre » est fondée sur une hypothèse unique - celle de la diminution lente et continue de la mer - d'où découlent plusieurs « conséquences » : la formation marine des reliefs terrestres, le mouvement et le devenir des astres, l'origine des êtres vivants de la mer…. » (1)
Le Français Benoît de Maillet - telliamed est l'anagramme de son nom - est le premier auteur ayant formalisé une théorie sur l'évolution de la Terre qui influença les naturalistes des Lumières, même si il fut critiqué, notamment par Voltaire (2). Toutefois, c'est plus pour la forme de son ouvrage que pour son contenu, que les philosophes du XVIIIème siècle trouvèrent à redire. Car, en effet, « L'opinion qui donne le singe pour ancêtre à l'homme n'est pas nouvelle ; on en trouve les traces dans les auteurs les plus anciens. Au siècle dernier, de Maillet, consul de France en Égypte, écrivain plus enclin aux affirmations audacieuses qu'aux recherches scientifiques, affirmait que tous les animaux avaient été primitivement poissons, et faisait descendre l'homme d'un poisson. De Maillet ne réussit qu'à s'attirer les sarcasmes de Voltaire. »(3)
Le système de Benoît de Maillet
Selon Benoît de Maillet, les êtres vivants terrestres actuels ont tous une origine marine, s'étant progressivement adaptés à la terre ferme : « Pour en venir à présent à ce qui regarde l'origine des animaux, je remarque qu'il n'y en a aucun marchant, volant ou rampant, dont la mer ne renferme des espèces semblables ou approchantes, et dont le passage d'un de ces éléments à l'autre ne soit possible, probable, même soutenu d'un grand nombre d'exemples » (4) Au sujet des poissons, il écrit : « Tandis qu'ils trouvèrent dans les roseaux et les herbages dans lesquels ils étaient tombés, quelques aliments pour se soutenir, les tuyaux de leur nageoires séparés les uns des autres se prolongèrent et se revêtirent de barbes ; ou pour parler plus juste, les membranes qui auparavant les avaient tenu collés les uns aux autres, se métamorphosèrent. La barbe formée de ces pellicules déjetées s'allongea elle-même ; la peau de ces animaux se revêtit insensiblement d'un duvet de la même couleur dont elle était peinte, et ce duvet grandit. Les petits ailerons qu'ils avaient sous le ventre, et qui, comme leurs nageoires, les avaient aidés à se promener dans la mer, devinrent des pieds, et leur servirent à marcher sur la terre. Il se fit encore d'autres petits changements dans leur figure. Le bec et le col des uns s'allongèrent ; ceux des autres se raccourcirent : il en fut de même du reste du corps. Cependant la conformité de la première figure subsiste dans le total ; et elle est et sera toujours aisée à reconnaître.» (5) « La semence de ces mêmes poissons portée dans les marais peut aussi avoir donné lieu à cette première transmigration de l'espèce, du séjour de la mer en celui de la Terre. Que cent millions aient péri sans avoir pu en contracter l'habitude, il suffit que deux y soient parvenus pour avoir donné lieu à l'espèce.» (6) « Le lion, le cheval, le bœuf, le cochon, le chameau, le chat, le chien, la chèvre, le mouton ont (comme le singe et l'éléphant), leurs semblables dans la mer.» (7)
« L'idée d'une origine des êtres vivants par « évolution » à partir du non-vivant, puis par « métamorphoses » successives, est fort ancienne. Dans le De Natura Rerum, Lucrèce, poète et philosophe latin du Ier siècle avant Jésus-Christ, écrivait : « La terre mérite bien le titre de mère car c'est de la terre que proviennent toutes les créatures. Du reste, même encore de nos jours, on voit sortir de terre de nombreux animaux engendrés par les pluies et la chaleur du soleil » (Livre V, 795-8). « D'elle-même la terre a créé la race humaine et produit pour ainsi dire à date fixée toutes les espèces animales » (V, 823). Au VIème siècle avant Jésus-Christ, le philosophe grec Anaximandre voyait l'homme sortir de la mer, par métamorphose du poisson, et Benoît de Maillet reprendra cette idée au début du dix-huitième siècle, bien avant Lamarck ou Darwin. » (8)
Philosophie et évolutionnisme
Les philosophes antiques avaient déjà imaginé un système évolutionniste. Le mouvement dit de la Renaissance, qui remit au goût du jour la pensée gréco-latine païenne, dressera le lit d'une prostitution intellectuelle et spirituelle, qui inspirera aux prétendus Lumières les rêveries d'une raison autonome et d'une évolution naturelle de l'univers. Les philosophes du XVIIIème siècle ne prétendant se conduire qu'à la lumière naturelle de la raison humaine, vont forger les bases de la pensée évolutionniste moderne. Nous avons en De Maillet un de ceux qui a contribué à forger ces rêveries fantaisistes, par le refus premier d'accepter la Révélation biblique. Il est aussi significatif de l'évolution intellectuelle occidentale de l'époque tendant à saper l’autorité de l'enseignement théologique sur les sciences physiques. Certains ont accepté sans preuves la plausibilité de ses thèses et tenté de les harmoniser avec les déclarations bibliques, comme l'abbé Le Mascrier qui corrigea et remania l'ouvrage de Benoît de Maillet paru en 1755, y ayant ajouté une longue introduction de présentation non signée (9). Bien qu'il établissait la supériorité de la théologie sur les choses de la nature, il renversait cependant dans son explication la pleine autorité de l'enseignement biblique en admettant que les thèses de Benoît de Maillet auraient été compatibles avec la Genèse. Pour cela, il renonçait à l'interprétation littérale des six jours, à la manière concordiste, alors même qu'il ne voyait dans le Telliamed qu'un système philosophique.
Notes :
1 - Claudine Cohen, Benoît de Maillet et la diffusion de l'histoire naturelle à l'aube des lumières. In: Revue d'histoire des sciences. 1991, Tome 44 n°3-4. pp. 325-342. doi : 10.3406/rhs.1991.4193 http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/rhs_0151-4105_1991_num_44_3_4193 2 - « On a de lui des lettres instructives sur l’Égypte, et des ouvrages manuscrits d’une philosophie hardie. L’ouvrage intitulé Telliamed est de lui, ou du moins a été fait d’après ses idées (ce titre étant son nom inversé). On y trouve l’opinion que la terre a été toute couverte d’eau, opinion adoptée par M. de Buffon, qui l’a fortifiée de preuves nouvelles ; mais ce n’est et ce ne sera longtemps qu’une opinion. Il est même certain qu’il existe de grands espaces où l’on ne trouve aucun vestige du séjour des eaux; d’autres où l’on n’aperçoit que des dépôts laissés par les eaux terrestres.» Voltaire, in: Catalogue de la plupart des écrivains français qui ont paru dans le Siècle de Louis XIV, pour servir à l’histoire littéraire de ce temps, 1751. 3 - Grand Dictionnaire universel de Pierre Larousse, IX p. 355, 1873, article "Homme". 4 - Maillet, Telliamed (1748), rééd. Paris, Fayard, 1984, p.248. 5 - Maillet, Telliamed (1748), rééd. Paris, Fayard, 1984, p.252. 6 - Maillet, Telliamed (1748), rééd. Paris, Fayard, 1984, p.253. 7 - Maillet, Telliamed (1748), rééd. Paris, Fayard, 1984, p.254. 8 - Dominique Tassot, Pourquoi l'Évolution n'a-t-elle jamais été démontrée ? revue Le Cep n°4. 3eme trimestre 1998 9 - Le texte suivant, tiré du Telliamed, illustre parfaitement la pensée syncrétiste du concordisme mettant sur le même plan la Révélation et la pensée humaine: « Commençons par l'origine de notre Globe. Il est aisé d'abord de reconnaître qu'elle a été l'origine de l'opinion aujourd'hui généralement répandue, que cet Univers est sorti du néant dans l'état où nous le voyons. Les Juifs les premiers ont semblé l'établir par leur tradition sur l'origine du Monde. Les Chrétiens qui les ont suivis, en adoptant leurs livres, ont adopté en même temps ce qu'ils ont crû que cette Nation avait pensé fur ce sujet ; ils en ont fait un article de leur foi, et un point capital de leur religion. Ce n'est pas qu'en effet le sentiment de la préexistence de la matière, tel qu'il est exposé ou supposé dans ce Traité, donne aucune atteinte à la Toute-Puissance du Créateur , et à la reconnaissance qui lui est due de la part de la Créature pour l'être qu'elle a reçu de lui. Car que la création de la matière ait précédé ou non de plusieurs siècles, si l'on veut, l'arrangement actuel de cet Univers, ce que Telliamed suppose uniquement dans fon système, Dieu n'en sera ni moins puissant, ni moins glorieux ; il n'en sera pas moins l'Auteur et le Créateur de toutes choses. Il est vrai que ce sentiment semble combattre ce que les Livres saints nous enseignent sur l'origine du monde. Mais on sait que Vatable, Grotius et plusieurs Savants ont soutenu, que pour rendre exactement la phrase Hébraïque du premier verset de la Genèse, il fallait traduire : Lorsque Dieu fit le Ciel et la Terre, la matière était informe; ce qui établit clairement la préexistence de la matière. Cette opinion, si elle n'est pas vraie, peut donc au moins être regardée comme probable ; et on ne peut disconvenir que la simple probabilité ne suffise pour fonder un système Philosophique. Il serait même aisé de montrer, que si celui de Telliamed sur l'origine de la Terre n'est pas absolument conforme à l'Histoire de la création, il n'y est pas du moins tout-à-fait contraire. Que signifient en effet cette masse au commencement nue et informe, ces ténèbres répandues sur la face de l'abîme, cet esprit de Dieu porté sur les eaux, cette séparation des eaux d'avec les eaux dont il est parlé dans la Genèse ? Quelles autres idées ces expressions portent-elles naturellement à l'esprit, que Celles que notre Philosophe prétend nous donner, lorsqu'il nous représente ce Globe que nous habitons enseveli d'abord sous les eaux de la mer, qui animée par cet esprit de vie dont le Créateur l'avait pénétrée, fabriquait alors dans son sein nos terrains et nos montagnes ? Ces eaux diminuèrent ensuite de la façon que Telliamed l'explique dans son Traité : leur surface s'abaissa ; et nos plus hautes montagnes commençant à montrer leur tête au dessus des flots, la Terre encore vierge et stérile donna bientôt après les premières marques de sa fécondité. Alors elle commença à se revêtir d’herbes, et de la verdure nécessaire à la nourriture des animaux dont ensuite elle se vit peuplée. L'homme fut le dernier ouvrage de la main de Dieu ; et en tout cela l'Écriture et la Philosophie de notre Indien présentent à notre esprit les mêmes images. On dira peut-être, que puisque la Genèse emploie le terme, de jours pour marquer le temps dans lequel le Créateur opéra toutes ces merveilles, on doit croire par une conséquence nécessaire qu'elles se font en effet achevées dans l'espace de six de nos jours, ou de six révolutions de notre Globe sur son centre. Mais il est constant par ce Livre même, que le Soleil ne fut créé que le quatrième jour, et que par conséquent on ne pouvait auparavant compter ni jours ni nuits ; d'où l'on peut conclure, que ce terme de jours n'est employé en cet endroit qu'improprement, métaphoriquement, et pour signifier la succession avec laquelle l'Intelligence suprême exécuta les différents ouvrages dont il y est parlé. Du reste la plus longue ou la plus courte mesure du temps que lui coûta cette formation de l'Univers, n'est nullement capable de rien ôter ni de rien ajouter à sa puissance. Dieu n'en eût pas été plus grand, quand il l'eût produit en un instant, ou pour me servir des termes mêmes de l'Écriture, d'un seul Fiat. Aussi ni les six jours pendant lesquels, selon la Genèse, il travailla à sa production, ni un plus long espace de temps, tel que nous pouvons l'imaginer suivant le système de Telliamed, ni ce que l'Écriture nous apprend encore, qu'il se reposa le septième jour, comme s'il eût été fatigué de son ouvrage, ne diminuent rien de sa gloire. Il n'y a point de temps en lui ; dans lui le passé et l'avenir sont indivisibles ; et si Moïse a écrit qu'il employa six jours à créer le Ciel, la Terre et tout ce qu'ils renferment, ce peut être une façon de parler dont il s'est servi, pour donner à entendre que toutes ces choses se sont faites successivement…" 10 - Ibid: « Ajoutons que de nos jours on a mieux compris que jamais l'extrême différence qu'il y a entre les dogmes de la Foi et les idées purement humaines. On convient aujourd'hui assez généralement, que la Religion et la Philosophie ont des droits très distingués, et une manière de raisonner qui leur est propre à chacune; que l'une est supérieure à la nature, dont Dieu peut renverser les lois à son gré ; et que l'autre est la science de la nature même, dont le Créateur a permis que les Lois fussent soumises à nos recherches ; que la Foi est au-dessus de la raison, et qu'au contraire la raison est le flambeau qui doit nous éclairer pour arriver à toutes les connaissances naturelles. Sur ce principe, qu'on regarde Telliamed comme un Philosophe, qui n'a nullement prétendu composer ici un Traité de Théologie. Qu'il lui soit donc permis de raisonner en Philosophe, et qu'on ne cherche dans ses Entretiens que des systèmes purement philosophiques. Que ceux qui voudront s'instruire de leur Religion, consultent tant d'excellents ouvrages employés dans tous les temps à défendre ses droits contre ses plus redoutables adversaires ; surtout qu'ils aient recours à la Tradition, et qu'ils s'en tiennent à ce que nos Peres ont pensé. A l'égard du Philosophe Indien, il proteste ici qu'il n'a prétendu intéresser que la raison dans son système, et qu'on ne peut l'attaquer que par les lumières de la raison, si on veut lui rendre justice. »
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